Les faims
Journal de lecture
« My father believes hunger is in the mind. I know differently. I know that hunger is in the mind and the body and the heart and the soul. »
Roxane Gay, Hunger
Hunger est traversé par deux grands thèmes : la faim, dans tous ses possibles, mais aussi la volonté de disparaître, corps et âme. C'est l'histoire d'une guerre contre son corps, contre soi-même.
Les corps violentés ou malades réagissent de diverses manières au trauma ou à l'activation. Même si nos corps, nops vécus, sont différents, j'ai le même rapport que Roxane Gay à la nourriture et à mon corps. Je me prends souvent à envier les gens qui n'ont pas d'appétit quand iels ne vont pas bien, qui fondent. Je n'ai pas besoin de nommer à quel point c'est malsain, mais, aussi, à quel point ce jugement ne contribue en rien à créer un rapport plus sain à mon corps, à mettre un terme à cette guerre en moi.
Je suis abonnée à des comptes comme celui de saggysara et je la trouve tellement belle, tellement inspirante. Roxane Gay est tellement belle et inspirante. Mais, comme beaucoup d'entre nous, je croise mon reflet et je suis troublée. Je ne me reconnais plus, je ne comprends pas ce corps qui m'est devenu étranger.
Mon corps s'est transformé drastiquement depuis quelques années. Il a été affaibli par la maladie, par des épreuves, par l'anxiété, par sa propre difficulté à sortir du mode survie. Mon corps est cette curieuse machine avec sa propre volonté quasi mystique, il crée des cocktails d'hormones pour me protéger – et il est convaincu qu’il doit me protéger, coûte que coûte –, il s'accroche à ses réserves, il me force à me (le) cacher et à fuir certaines situations. Si j'ai faim, dans mon âme, dans mon être, mon corps a faim et se (me) dégoûte. Non pas cette, mais ces faims sont multiples, viscérales, et trop souvent sans fond.
Écrire est une chose du corps. Même si nous nous croyons désincarné·es, c'est sa mémoire qui fuit de nos doigts. Apprendre à apprivoiser son corps, ses faims, est un processus à la fois absurde et émouvant. Absurde parce que nous habitons ce corps chaque jour, mais peu d'entre nous ont la chance de le comprendre, d'être en paix avec lui. Pour la plupart d'entre nous, le corps est une chose mystérieuse et encombrante, une machine qui nous ralentit par ses besoins et limitations. Et voici la magie : découvrir qu'en réalité, nous sommes cette machine mystérieuse et rien de plus, mais, aussi, rien de moins.
Des livres comme Hunger contribuent à guérir quelque chose dans tout ce mystère. À faire naître un certain espoir de réconciliation, ou du moins, de compréhension.


